De l’embrun sous les neiges

9 janvier 2020

Silence d’hiver
Ciel de cendres et de lumières
Renaître au printemps

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L’hiver au Canada est un temps pour soi, que l’on peut consacrer à l’introspection – telle une méditation longue dont émanerait le fruit de nos apprentissages passés ; comme un Haïku lancé dans le vent.

Si mon retour de l’île de la Réunion s’est traduit par un regain d’énergie dont je n’entrevis pas la limite, et la visualisation précoce d’objectifs futurs, je fus pour le moins stoppé dans mon élan. Des signes avant-coureurs dont j’ai tenté de nier l’évidence se sont finalement soldés par une série de blessures. Viennent ensuite la prise de conscience, la résilience et la planification – si ce n’est la tentative – d’un retour. Il faut bien le reconnaître, cette période de l’année semble vouloir m’imposer un ralentissement forcé, une sorte de mise au repos relative du corps et peut-être bien, de l’esprit. Mais alors, comment dépasser de tels obstacles lorsqu’il s’agit d’avancer, de s’aventurer même, vers de nouveaux cheminements de vie autant que des projets d’envergure ? Afin d’apporter quelques éléments de réponse, voici quelques orientations ou résolutions prises en ces jours hivernaux, recouvrant la ville d’un manteau blanc, et faisant rugir mon cœur battant dans un écrin de glace.

Se redéfinir en tant qu’athlète

Après les Guerriers Du Grand Raid, il me fallut déterminer de nouveaux objectifs sportifs, et tracer progressivement la trajectoire qui m’y amènerait. Capable de tolérer une charge d’entraînement et un stress mécanique comme jamais auparavant, j’ai ainsi pu m’exercer avec vitalité et constance : boxe anglaise, Jiu-Jitsu brésilien, conditionnement physique et course à pied (intervalles sur piste, run commute ou course utilitaire, trail etc.), avec un désir de performances croissant ; jusqu’à ce que la fatigue s’installe, que mon corps défaille, faisant ainsi planer l’ombre d’une bigorexie au dessus de ma tête. Conscient de mon addiction aux endorphines, il me parut alors essentiel de réinstaurer l’équilibre dans ma pratique, et de réajuster mes aspirations dans le trail.

Sans que je ne puisse aujourd’hui en douter, la course de longue distance se présente à mes yeux comme une voie royale pour la compréhension, puis l’expression des émotions profondes enfouies dans les tranchées de l’âme. Devrais-je aussi me rappeler pour quelle(s) raison(s) je cours ? La société dans laquelle nous vivons n’est-elle pas suffisamment axée sur la compétition – concurrence dans les écoles, les entreprises, voire dans les relations humaines ? Pourquoi donc irais-je fouler les sentiers avec un tel dessein, alors que ma quête est toute autre ? Le podium ne saurait être l’objet de ma convoitise, lorsque le feu qui m’anime dans les entrailles s’illustre par une connexion à la nature, l’humble dépassement de soi, ainsi que par une soif toute-puissante de liberté – loin des foules, des nuisances en tous genres, et de la pollution publicitaire omniprésente. Aussi dois-je déplorer l’illusion de cette délivrance quand l’on cherche à s’aligner sur des courses mondialement réputées et sur-fréquentées. L’esprit trail peut-il encore perdurer sur des événements attirant l’élite mondiale, ou ne serait-il devenu qu’un simple spectacle destiné à nourrir la culture de l’ultra-performance, et débordant bien en dehors de la sphère sportive ?

Je ne cours ni pour un classement, ni pour une médaille, ni pour aucune gloire, mais justement pour m’extraire de cette bataille des égos. Ce qui pour autant ne m’empêche pas d’envisager des défis audacieux, à l’instar de l’Ultra-Trail Mt. Fuji (UTMF) dont je prendrai le départ en avril prochain. Le Japon, un rêve que je caressais depuis des années et qui ne pouvait m’échapper indéfiniment.
À vrai dire, je n’ai jamais couru contre la montre, alors autant ne plus avoir de cadran au poignet. Enfin, s’il est indéniable que je privilégie la variété, mes récentes expériences dans le mouvement naturel ont éveillé en moins une fascination poignante, autant qu’un intérêt grandissant pour l’impact de la mobilité, l’efficience du corps et plus généralement les enjeux contemporains de la santé. Je me dois d’explorer davantage cet univers où le corps devient l’outil de notre propre survie, comme la clef de voûte de nos accomplissements.

À la recherche du temps perdu

Qui n’a jamais entendu dire : « Le temps, c’est de l’argent ». Quelle piètre affirmation ! Le temps – cet or périssable – vaut bien plus que cela. Il est sans doute le seule denrée que toutes les richesses du monde ne sauraient marchander. Et à mon grand regret, j’admets courir sans cesse après… ce TEMPS, devenu aussi rare que précieux, et qui nous porte tous vers la même destination. Alors, comment retrouver ce temps, dont je me plains chaque jour d’être dépourvu ? Deux choix, que l’on pourrait qualifier d’expérimentations, m’ont permis d’en reconquérir une fraction :

1. Ma première décision fut de quitter, tout ou en partie, les médias sociaux – véritable poison de notre époque. J’assume ne plus croire aux prétendues vertus de la technologie, ni en sa bienveillance – mais y ai-je cru un jour ? – et mes efforts sont dorénavant orientés vers un retour aux sources. Sans vouloir m’étendre trop longuement sur le sujet, allons droit au but ; les réseaux sociaux constituent selon moi le déclin de l’Homme moderne, du moins ils en prennent clairement l’apparence et cela, quelle que soit la multitude d’opportunités qu’ils peuvent générer (sociales, professionnelles ou autres). Mais en accepter le bénéfice ne peut se faire sans en subir la dérive, qu’on en ait conscience ou pas. La diversité de mes recherches sur le sujet – une série de témoignages – et la tournure de mes réflexions découlent toujours sur la même conclusion : la nocivité de ces existences virtuelles, mises en scène, parfois sans fond, souvent mensongères, au mieux faussement sublimées par le prisme falsifiant des écrans interposés, ne sont qu’un amas de mirages insolents, une avalanche d’informations dont l’effet est un vertige sournois entre rêves et cauchemars. Je suis enfin parvenu à m’en défaire, m’écartant ainsi des plateformes les plus populaires, à l’exception de Linkedin, moins exubérant – quoique cette impression soit hautement discutable – et où je ne me rends, pour le moment, ni par plaisir ni par besoin de divertissement.
Peut-être reviendrai-je un jour prochain à ces orchestrations semi-fictives, néanmoins mon constat actuel est le suivant : en m’affranchissant des médias sociaux, je revis à nouveau et jouis d’un temps de qualité, dédié aux relations humaines et à la lecture. Sans égo. Sans voyeurisme ni exhibition. Une vie, ou une réalité, qui me ré-appartient.

2. Ma seconde décision, sans relation directe avec la précédente, fut d’adopter le jeûne intermittent. Notre quotidien étant rythmé par les repas, sans compter les collations parfois plus néfastes que réparatrices, nous consacrons du temps et de l’énergie à cuisiner, à ingérer, puis à digérer sans jamais mettre notre organisme au repos. Sauf plaisirs gourmets occasionnels, pourquoi devrait-on se nourrir plus que nécessaire ? L’abondance ne serait-elle pas source de déséquilibre ? Les bienfaits du jeûne, sous toutes ses formes, sont pourtant bien documentés. Voilà maintenant plusieurs années que je cours régulièrement aux premières heures du matin, l’estomac vide. Mais cette fois, je pousse l’expérience encore plus loin, en réalisant la totalité des mes entraînements à jeun : séances explosives (HIIT), endurance fondamentale, renforcement musculaire, et quelques fois la sortie longue du week-end. Je prends donc mon petit déjeuner en phase de fenêtre métabolique post-effort, et déjeune en début d’après-midi – soit deux repas par jour, suivis d’une période d’abstention alimentaire variant habituellement entre 16h et 20h.
Je n’irai pas jusqu’à recommander une telle méthode, avec des entraînements placés volontairement en fin de période de fasting, ne serait-ce que pour le risque d’épuisement encouru. Mais pour ma part, tout est question d’adaptation et surtout, plus qu’une recherche de performances, je défends davantage un mode de vie au sein duquel notre corps acquiert la capacité d’être efficace en toutes circonstances, et en puisant dans ses propres ressources.

Morale de l’histoire : par le biais des dispositions exposées ci-dessus, je gagne aisément plusieurs heures par jour. Ce qui me permet renouer avec ma première passion, la littérature. En cela, c’est une victoire, et pas des moindres ! Quel bonheur de retrouver le plaisir de lire des romans, de la poésie et des essais divers et variés. S’immerger dans de grandes œuvres littéraires, et éprouver la satisfaction d’en tourner les dernières pages. Car la valeur d’un livre dépasse de loin celle de son prix, lorsque chaque instant passé avec les MOTS nous gratifie d’un regard plus éclairé sur l’existence.

Je me doute que cet article, de par sa densité et ses partis pris, ne fera pas l’unanimité ; mais si nous passons une première partie de notre vie à arborer des masques, nous passons la seconde à les ôter, si toutefois nous en avons le courage. Pour atteindre la cime de nos rêves, rien ne vaut la force de nos croyances.
En guise de conclusion, j’aimerais citer Sylvain Tesson – Dans les forêts de Sibérie : « Et si la liberté consistait à posséder le temps ? Si la richesse revenait à disposer de solitude, d’espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures ? ».

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Gouttelettes de vie
Comme de l’embrun sous les neiges
Un feu qui sommeille



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