L’ultime trépas face aux sables du désert

20 mai 2019

Il m’aura fallu des mois pour revenir sur l’issue de cette épreuve : le Marathon des Sables du Pérou – 1ère édition fut sans aucun doute ma course la plus symbolique, marquée par la fatalité de mon abandon ; le seul jusqu’à ce jour, rôdant telle une ombre à travers mon apprentissage des courses de longue distance, mais aussi de l’extrême. Si le temps a fait son œuvre, je porte encore les stigmates de la défaite, et plus encore, l’amer sentiment d’une expérience de vie manquée.
Cette course de 250km en auto-suffisance et en étapes dans le désert d’Ica me promettait l’unicité, et la volupté poétique des dunes aux couleurs d’or se jetant dans les eaux du Pacifique. Prêt à braver tous les obstacles, la moindre erreur pourrait enfreindre ma trajectoire ; quand la vanité de mes choix présageait déjà mon inéluctable faillite.

Nul ne peut combattre un géant de sable

Confiant et serein à l’approche du coup d’envoi, je misais autant sur mes succès en (ultra) trail que sur un entraînement parfaitement calibré pour répondre aux exigences, physiques comme mentales, du Marathon des Sables. Une longue et rigoureuse préparation avait naturellement précédé cette dernière épreuve d’endurance inscrite au calendrier, mais surtout, il était cette fois-ci question d’affronter l’hostilité du désert, décuplée par la fatigue cumulée au fil des jours. Je m’étais fixé comme défi d’accomplir cet exploit sportif, chaussé de Huarachesun type de sandales initialement portées par des tribus mexicaines – pour des raisons d’ordre initiatique (en référence à la course minimaliste) et pratico-sanitaire (se protéger des ampoules). Hors, bien qu’étant dans une forme optimale, j’avais négligé la connaissance de l’environnement. En effet, si la chaleur ne m’abattait pas, c’est le terrain lui-même qui s’en chargerait.

Pourquoi m’étais-je séparé de mes chaussures de secours, accrochées à mon sac de course pour parer à toutes éventualités, juste avant le départ ? S’alléger de quelques centaines de grammes supplémentaires faisait-il une si grande différence ? À vrai dire, je ne tardai pas à prendre conscience du revers néfaste de mon audace lorsque les couches profondes du sable cuisant sous un soleil enragé me brûlèrent littéralement la plante des pieds dès le premier jour de course. Le soir venu, je compris que ma progression serait définitivement entravée, et même si mes espoirs perdurèrent une nuit, l’approche de mon déclin m’apparut avec violence à l’étape suivante. J’avançais malgré moi, les voûtes plantaires douloureuses et défigurées, bientôt meurtries jusqu’au sang.

Échoué sur une dune lacérée par des vents redoutables, je fus intimement frappé par la beauté du désert, anéanti par sa férocité.

La consommation excessive d’eau – certainement par crainte d’une déshydratation – me causa par ailleurs quelques soucis de santé, proches de l’hyponatrémie. Immobilisé par un infirmier présent sur un poste de ravitaillement, je dus me rendre à l’évidence : la poursuite de cette aventure me serait impossible. Ica, tel est son nom ; un désert, une affre merveilleuse, une immensité sans pitié.

Du chaos naît la résilience, surgit l’aube victorieuse

J’ai en mémoire l’amitié et la prouesse d’un jeune équatorien, Edwin Ibarra, qui traversa les étendues désertiques pieds-nus ; ma rencontre furtive avec le très réputé Marocain Rachid El Morabity ; ainsi que de brefs échanges d’une grande solidarité avec d’autres coureurs. Mais surtout, je me souviens de la fulgurance d’un territoire insolite dont la chair se dérobe sous nos pas, de ses courbes chaudes et sculptées par les souffles et les rafales ; et enfin, je revois encore le vert émeraude et le bleu de l’océan embrasser les falaises dunaires, pour finir en écume le long des côtes.

La réussite ne peut exister sans échec, et bien que mon entreprise fut inglorieuse, je ne saurais en nier le cheminement préliminaire ni même la flamme originelle ayant embrasé la torche de mes aspirations. Finalement, la réelle victoire réside avant tout dans la somme et l’aboutissement des actions et des idées m’ayant guidé jusqu’à la ligne de départ, en plein cœur d’une des zones les plus arides du monde. Et si je courus aveuglément après des chimères, je fis face à la toute-puissance d’une nature indomptable, déchu mais gracié.

Peut-être y retournerai-je un jour, ou bien participerai-je à nouveau à un Marathon des Sables, possiblement dans le Sahara ; car je garde cette empreinte en mon sein d’une immersion écourtée dans le désert, et d’un rêve immortel enseveli sous les sables.

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