Couronnant le lagon de l’Ermitage, le soleil danse et embrase le ciel fugace, avant de disparaître aux confins terrestres et maritimes. La quiétude empoigne l’instant présent alors qu’en ma chair d’homme, palpite l’imminence d’une singulière et bouleversante aventure. L’île de la Réunion, caillou volcanique dans l’océan indien, murmure aux oreilles des coureurs venus défier les sentiers – une mise en garde faite à quiconque peut croire en conquérir indemne les étendues tortueuses.

Accompagné d’une équipe composée d’athlètes aguerris, je visualise le départ de la course dans un horizon proche. Ma cheville ayant vrillé lors d’un repérage, je me questionne sur ma participation devenue incertaine : pourrai-je pendre le départ de la Diagonale des fous ? La course plus ambitieuse de toutes parmi mes modestes accomplissements d’ultra-traileur. Faut-il s’incliner pour mieux s’élever ? À quelques jours du coup d’envoi, confiance et pensée positive constituent une force inestimable en fin d’affutage ; le dénouement en dépendra, naturellement.

Redouter, croire et enfin, plonger à l’intérieur de soi pour y trouver la clef. Finalement déterminé à rejoindre les rangs de ces inconscients prêts à courir 170km sur un terrain faisant frémir même les plus valeureux, je sais bien qu’il faut abandonner ses doutes sur le rivage, comme on jetterait une bouteille à la mer ; s’élancer à corps perdu dans le ventre de la nuit à partir de Saint-Pierre, et pour les plus audacieux, rêver les yeux grands ouverts.

Dès lors, je suis traversé par l’intime conviction que mon destin sur ce trail légendaire se trouve entre les mains de la Terre et du Céleste.

La nature est si puissante que nous lui appartenons

Pour chaque course de longue distance, ma motivation repose en partie sur un mantra défini pour l’occasion – telle une idée pionnière de l’esprit, vitale pour se frayer un chemin à travers l’imprévisible inconnu. Fasciné par le plein air et les éléments naturels, mes dernières expériences de vie ont été fondées sur le lien que nous créons et entretenons avec ce qui nous entoure : se connecter à son environnement, aux autres et enfin, à soi. Le corps n’étant qu’une passerelle vers une vérité dont nous sommes trop souvent détachés, j’apprends humblement à écouter ce que la nature a à me dire.

Repousser ses limites, explorer l’immatérialité du monde et connaître l’appartenance véritable à travers un mode de vie minimaliste et notre plus profonde authenticité ; je prends le risque d’en suivre la voie, à travers laquelle l’immersion engagée, et la passion assumée. Faire du vide un plein de lumière, pour que transparaisse le bonheur d’être et d’entreprendre. Du haut d’un idéalisme que nul n’est encore parvenu à ébrécher, je vois dans la pratique de l’« ultra » une opportunité de se révéler en tant que personne, et d’atteindre une forme de communion avec le dehors, pour cheminer vers le dedans.

Sous la lune hurlante, le souffle étreint par la froideur saisissante ressentie au pied du Piton de la Fournaise, je modère ma cadence de course et préserve mon énergie. En attendant que la nuit s’épuise, je médite en mouvement, sachant pertinemment que le lever du jour me plongera dans un état de transe et d’éveil. C’est ainsi que je progresse aux côtés d’une partenaire raideuse, jusqu’à ce que les descentes nous séparent.

Bientôt, j’attendrai Cilaos, conscient qu’un délicieux mélange de bravoure et de résilience me permettra d’aborder la suite avec confiance.

Par-dessous les étoiles, le cirque des ahuris

Engagé dans la montée menant au col du Taïbit, je grimpe accablé d’une chaleur féroce pour finir récompensé par une vue panoramique au sommet, avant de redescendre vers Marla dans le cirque de Mafate. Localisé dans le massif du Piton des Neiges, ce dernier n’est accessible qu’à pied ou par hélicoptère. Moins fréquenté et plus sauvage, ce cirque naturel est un havre retiré dans la pleine immensité – le paysage est brut, et les sentiers éperdus. Traversant les îlets habités dans un silence accru par la fatigue, je conserve ma cadence avec toujours autant de légèreté dans la foulée, alors que le jour décline.

Roche Plate n’est plus très loin, et je songe déjà à gravir cette paroi abrupte qu’est le Maïdo – un mur s’élevant dans les hauteurs et capable de fendre les nues. Sans maux ni crainte, il me tarde de faire vaciller l’âme dans d’interminables lacets montagneux, et d’enivrer mes pupilles de l’olympe étoilée, jusqu’à en perdre la raison. Voici mon Graal ! Celui pour lequel chaque seconde en ces lieux vaut la peine d’être vécue.
Au cœur de la nuit, les coureurs tantôt éreintés, tantôt illuminés, se suivent pas à pas sur le sentier damné. Si certains semblent terrassés, et s’endorment dans les bras de Morphée sur le bas-côté, je lève les yeux au ciel et admire la symphonie des astres. Les halos des lampes frontales dessinent une trajectoire perçant l’obscurité, et nous guident vers un phare céleste où chaque faisceau lumineux se confond avec les étoiles.

À cet instant, nous ne sommes que d’infimes particules dans l’infiniment grand. Des fous, des rêveurs ou bien des ahuris ; qu’importe tant que nous brillons.

Une constellation de Guerriers dans l’univers du Grand Raid

Au-delà de la performance individuelle, l’aventure humaine et collective revêt un sens suprême dans le cas des « Guerriers Du Grand Raid ». Nul doute que chacun d’entre nous ait pu bénéficier d’une énergie motrice et contagieuse. Avec nos personnalités respectives et des objectifs distincts, la plus belle des histoires reste sans doute celle que nous écrivons ensemble, sur cette île intense où nous sommes toutes et tous les héros d’un chapitre qui nous appartient.

Projetée sur les sentiers de la Réunion, notre armée d’athlètes aux allures de combattants est avant tout sublimée par un groupe d’hommes et des femmes tissant des liens fraternels et réunis autour d’une flamme commune pour la course à pied. Il ne peut en être autrement de notre famille nouvellement née, avec des caractères d’exception, de la sagesse et de la folie passagères, des forces et des faiblesses propres à chacun, des tourments et des idéaux homériques. Au cours de ce séjour ponctué par un événement sportif d’envergure, nous aurons fait jaillir notre humanité, et ainsi semé quelques graines d’éternité.

Après avoir déambulé sur l’île une quarantaine d’heures – dont deux nuits blanches – je viens enfin à bout de cette course mythique et passe la ligne d’arrivée avec Benjamin, croisé plus tôt à Ilet Savannah. La Diagonale des fous, redoutable et sans pitié, porte définitivement bien son nom et nous change à jamais.

Plus tard, marchant sur le littoral aux dernières lueurs du jours, je porte en moi la satisfaction du défi accompli, mais surtout, la réelle gratitude d’être en santé, et de pouvoir encore m’émerveiller du crépuscule. Une musique acoustique dans l’oreille, le temps d’un songe à la croisée des courants. Le temps d’un ultime battement de cœur.

« Jeune comme le matin, vieux comme la mer. »

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