Bien des fois, je me suis retrouvé en Turquie, un pays qui m’inspire mille mystères et d’insondables contrastes. Pourquoi me suis-je fixé un tel défi, en ces lieux insolites, tant par la géologie des paysages que par l’immense beauté qui les traverse ? Aux premières comme aux dernières lueurs du soleil, l’ivresse étreint l’âme du poète, quand les lumières d’automne embrassent les étendues hypnotiques. La Cappadoce, terre d’Anatolie pour laquelle mon amour se conjugue à toutes les saisons, représente mon dessein, et ses sentiers, ma prochaine odyssée.

Le Cappadocia Ultra-Trail, une course initiatique

Plus de 110km m’attendent durant cette épreuve ; un baptême du feu sur une telle distance, que je n’eus envisager que dans mes élans les plus fantasques. Le départ est donné, et des centaines de coureurs flirtant avec le lever du jour s’élancent dans cette longue traversée. Alors que nous quittons la ville d’Ürgüp pour pénétrer dans la vallée environnante, des chevaux sauvages accompagnent nos foulées tandis qu’à l’horizon, l’envol des montgolfières livre son spectacle onirique.

Au pas de course se joint le goût de l’exploration, ainsi qu’une détermination profonde pour atteindre l’objectif, et déguster le fruit de mes efforts. Mais pour le moment, je m’efforce d’avancer à mon rythme, armé d’un mantra formulé pour l’occasion : concentration, modération, contemplation. Ainsi me faut-il garder mes esprits, maintenir une vitesse raisonnable et surtout, profiter de l’émerveillement qui m’est offert. Au fil des kilomètres, plongé au cœur de décors pittoresques, j’observe des habitats troglodytes, des ruines de charme creusées à même des parois de pierre, et laisse mon imagination déborder parmi les cheminées de fées. Alternant entre villages locaux et plateaux anatoliens, je progresse sereinement, de la vallée rose jusqu’au sommet de l’Akdağ. Mais bientôt, la douleur fait naître la difficulté et l’incertitude.

Corps sans frontières et rêveries solitaires

La seconde moitié de la course, et donc de la journée, se révèle bien plus éprouvante que prévu, ne serait-ce que par mon manque d’expérience sur ce genre de format, mais surtout à cause d’une blessure au genou qui ne tarde pas à s’imposer. Un obstacle réel qu’il me faut gérer en adaptant ma cadence, en apprivoisant le terrain. Le corps endolori, mais l’espoir invincible. Le crépuscule, éblouissant et coloré comme la fleur, m’est salutaire, et suffit à me porter dans le calme et les affres de la nuit.

En quittant un des ravitaillements, le froid m’afflige par surprise et souffle à mon esprit déjà éprouvé la sournoise et apaisante perspective de l’abandon. Mais c’est en admirant les cieux, à l’écoute de leurs symphonies mystiques, et en y plongeant mon regard comme dans un miroir, que je trouve les ressources nécessaires à la poursuite de mon aventure. Sur le chemin menant de Damsa à Taşocağı, je brave des montagnes de sable, puisant mon énergie dans la manifestation quasi-divine de la nature, l’intemporalité du moment, et la sagesse née des graines de folie semées par l’Homme pour accomplir son destin. Je comprends enfin que nul ne pourra m’arrêter, et que dans la dernière portion de course restante, je deviendrai moi-même étoile d’Anatolie – fragile mais puissante, mélancolique et filante.

J’assiste alors à ma propre renaissance, celle d’un coureur d’ultra-trail dont la quête prend la forme d’un voyage intérieur vers le firmament.

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